La dernière baignade, lac Simon, 25 septembre 2021

par Laurence Sabourin-Baribeau



L’eau froide me choque comme des milliers de défibrillateurs.

Ça tombe bien, j’ai des millions de coeurs sur ma peau.

Je suis en vie pas à peu près!

En avançant à la brasse, je jouis au souvenir de tous vos textes, chers flâneuses-baigneuses, chères flâneurs-baigneurs.

Le moment présent, c’est comme un oignon frais.

Quelque chose de rond, de plein.

Mais tu dissèques un peu,

Et tu vois toutes les couches.

Ça pique et ça fait pleurer un brin…

À une prochaine baignade!

Autour de l’omphalos glaciaire

par Nicolas Boldych


Photo de René Ghiselli, Lac de Pétarel, Valgaudemar, été 2018.

À un ou deux mètres de la rive, alors que je suis déjà à moitié immergé dans l’onde, j’hésite encore entre l’air et l’eau, entre deux mondes en fait ; un presque rien, un voile aux ondulations huileuses me sépare des tritons et de la vase, des galets lisses et ronds qui pavent ce lac inconnu de la vallée du Valgaudemar dans les Écrins.

 Je m’installerais presque dans le confort de cette frontière. Il y a dans l’air des ventouses qui vous retiennent, qui ont quelque chose à voir avec la chaleur de juillet et ses rayons du soleil qui emberlificotent. Ce n’est pas que l’eau est froide, c’est une simple question de contraste simultané entre deux mondes, celui de l’air et de l’eau… Parfois j’espère quelque chose, comme un réchauffement soudain de l’onde. C’est scandaleux ce froid ! C’est une violente inondation de la sensibilité par d’antiques et d’anonymes forces minérales, par une avalanche inhumaine de glaces remémorées. Pourquoi donc s’emplir de ces souvenirs des glaciers d’antan, pourquoi se livrer à ce temps qui n’est plus, qui gît à l’omphalos du lac ? 

Et puis on plonge.

 Et puis on appartient à l’eau réchauffée par notre présence, il n’y a plus de questions, notre corps est bientôt aussi translucide et léger qu’une méduse, la chaleur n’est plus extérieure, elle est en nous et nous sommes à l’intérieur de l’eau, tout est à nouveau intérieur, sans obstacle, ça glisse comme une feuille entre deux feuilles, entre le même et le même. L’origine coule en nous et nous fendons insensiblement  son volume de silence et d’obscurité.

Être une truite. 

En bas le vert omphalos du lac veille sur notre corps qui fraie.

 Quelle est l’épaisseur d’un corps dans le vide, dans l’eau, dans le vide de l’eau ?  À peine celui d’une feuille, d’un alevin, d’une lame de couteau. 

La question de l’épaisseur, ou du poids, ne se pose plus vraiment. 

On repose sur un confortable matelas d’ombre et de vide, il y a des éclairages fantastiques qui attirent nos yeux exorbités, le marc est troublé parfois par le cordon de lumière qui le dérange et l’on croit voir agir l’omphalos dans une spirale de lumière et d’ombre, à la frontière du végétal, du minéral. Ce n’est pas vraiment de l’apesanteur, mais cela y ressemble. Il y a dans tout cela une souplesse inédite, une souplesse retrouvée ainsi qu’une absence d’obstacles qui ramènent aux jeux exploratoires de l’enfance. 

Revenir aux sources. 


Photo par René Guiselli, Lac de Pétarel, Valgaudemar, été 2018.

Être une truite.

 Comme c’est étrange de mimer les poissons, de répéter le geste ancien de la nageoire qui bat, qui secoue le silence en cadence, mais cette fois avec des bras et des jambes, avec deux bras et deux jambes momentanément soudés, solidaires, mais fondamentalement autonomes, en lieu de ces simples nageoires si bien adaptées, comme les pétales le sont à l’air, à la physique de l’eau, à ce mélange de pression et souplesse ondulatoire qui n’appartient qu’à l’eau.

 L’homme avance parfois en se débattant comme un fou, barattant l’eau des origines, et c’est le crawl, ou bien il se fait, à la manière de la grenouille ou du noble crapaud, brasseur d’onde… Les bras font un long geste aérodynamique de prière, yoguique, puis s’ouvre telle une grande bouche qui voudrait embrasser le vide de l’eau, gober sa lie glaciaire…. Ainsi va le brassage qui fait avancer dans l’eau indifférente, qui fait avancer, mais d’une manière différente qu’à l’air libre.

 La perception des distances n’est en effet pas la même quand on est au sec et/ou dans l’eau, il n’y pas de lieu sur l’eau, pas de de carte, ce qu’il reste d’espace se réfugie le long des rives, c’est une écume d’espace et une sèche lumière sur la rive si mince dont on se souvient. Tant que je nage, je n’avance pas vraiment, je ne fais que graviter autour d’une espèce d’omphalos de ténèbres lové au fond du lac,  je suis à l’aplomb d’un centre, d’une roue invisible dans sa trouée de vase et de boue.

Vu de l’intérieur, je n’avance pas vraiment, mais de l’extérieur, pour quelqu’un qui m’observerait depuis la rive, je ressemblerais sans doute à une loutre, un castor, ou un ragondin pressé de rejoindre le sec, j’appartiendrais toujours à cet espace extérieur fait de déplacements et d’obstacles, de désirs clairement observables par les autres.

J’avance insensiblement en direction de l’autre rive, je suis brasseur d’air et d’eau, je me souviens des gestes premiers, je bois des tasses où se précipite une lumière crue, j’ouvre et referme l’espace, je gobe le vide et le recrache en cadence, je brasse du vide jusqu’à arriver, comme par accident, comme par magie, à l’autre rive, et puis je recommence dans le sens inverse.

 J’appartiens en cadence à l’air ou à l’eau.

Cela fait du bien au corps. Entre l’eau et le ventre une grande intimité, une grande complicité millénaire. 

La baignade est une activité profonde, souvent je l’oublie. Je crois appartenir définitivement au sec, mais au bout de quelques mois ou semaines, quelque chose me manque.  Alors je replonge.

 Le problème est que chaque fois il faut recommencer depuis le début. 

Les mêmes questions seront posées tout comme seront répétés les mêmes gestes, ces gestes qui mènent au-dessus et autour du vert omphalos de glace, aussi ancien, et vénérable, que le pergélisol.

La baignade des autres

par Nicolas Boldych


Plan d’eau de Veynes. Planification des loisirs estivaux dans le périmètre d’un faux lac qui, avec le temps, finit pourtant par devenir « vrai » : vaseux, vagues minuscules poussées par la bise, une île boisée et un canal latéral qui disparaît sous une végétation de saules des plus bavardes ; dernièrement des sternes y ont été également aperçues, pour la première fois. 


Une petite mer circulaire dont on a rapidement fait le tour, avec deux rives opposées qui sont aussi deux mondes où l’on peut accoster par la nage.


Entre le sec et l’humide, entre le sommeil des plages et le réveil par l’eau tiédie, a lieu tout un ballet de corps qui vont et viennent, et des séries de postures, relativement naturelles, toujours recommencées. Dans la lumière de juillet et d’août, les corps allongés s’immobilisent dans un long sommeil agité au cours duquel chacun cherche, avec le coude, le genou, le cou, une espèce de position idéale.


Mais une fois plongés dans l’eau, les corps retrouvent une souplesse agissante, s’épaississent déformés par l’onde, retrouvent leur embonpoint naturel et ce goût animal pour l’expansion, pour le rêve. Au sortir des flots les volumes saillent et brillent d’une lumière liquide, juteuse. L’eau est passée sur les traits, les a débarrassés de la poussière tenace de l’été.   Les chevelures se dénouent, comme des algues noires elles recouvrent les épaules, voilent le visage. 


Quelque chose alors recommence pour ceux qui viennent de se baigner, lors de ce rite amphibie qui se maintient sur le fil d’une frontière.










Baignade à Reykjadalur

par Monique Bourbeau


Suivre la sente qui s’étire

Dans l’infini :

Escarpements noirs,

Déserts ocres,

Jonchées smaragdines.


Les fumées sulfureuses

Embrouillent l’attente

Et soufflent à l’oreille

L’expectative d’une chaude baignade.


Soudain, l’éden apparaît.

Farniente humaine 

Étalée sur le rivage,

Après s’être délectée

De la chaleur de l’onde.


Plaisir charnel du corps 

Léché par le flux cristallin

Sublimation de l’esprit

Enivré des vapeurs de la Reykjadalur.


le secret le moins bien gardé de Rivière-Ouelle

par Audrey Sargent


la lumière les marées le brouillard

masquent la rive opposée

les vagues se renouvellent et le panorama

des instants qui m’échappent

le sable colle aux pieds s’insère 

sous mon maillot

le corps enveloppé 


l’eau pique ma peau

des fois même l’engourdit 

je dois aller vite 

crier s’il le faut 

en sortant le cœur bat fort

la peau vibre 


et j’y retourne 

plus paisiblement cette fois 

en terrain connu 

je nage un peu

je n’ai pas encore flotté en étoile 


pour me réchauffer

j’observe les montagnes de Charlevoix  

avec mes jumelles je découvre 

des clochers d’église 

des voiliers cachés

et deviens une pirate 


pour raviver la soif 

je cueille l’épinard de mer 

tâte les baies d’églantier 

en bas de maillot 

en marge 

(de l’ordinaire, du quotidien)


les matins de tous les possibles

je m’y rends tôt

avant tout le monde

et la lumière

à pleurer la lumière

je m’autorise une danse 

la plage un terrain de jeux 

les chutes les secousses 

les sillons laissés sur le sol

le sable dans les cheveux 

les pantalons mouillés 

je m’autorise une danse 


ici on ne perd jamais de vue 

les vestiges de la pêche à l’anguille

la suite du monde qui se dessine  


Premières baignades

par Monique Bourbeau


Juillet 2021

Un jet d’eau puissant déferle dans la piscine en plastique. Quatre petits pieds roses piétinent nerveusement dans l’herbe, quelque peu affolés par cette chute d’eau bruyante qui les éclabousse. Je renverse sur la pelouse mon sac : des bateaux atterrissent sur le sol entourés de gobelets et de poissons multicolores. « Coin coin » le canard vogue déjà sur les vagues.

Quel drôle de bain sans savon ni shampoing ! C’est le bain libre ! On y entre quand on veut, selon notre audace ou nos pulsions.  

Simone a plongé un gobelet dans la piscine et goûte déjà au plaisir de l’eau : des gouttelettes tombent de son menton et tracent un sillage sur son ventre.

Joseph enjambe le rebord de la piscine, tout fier de son exploit. Il saisit le canard et lui mord la tête. 

Les petites mains tapent dans l’eau ; agressées par les éclaboussures, les paupières se ferment et les jolis minois se crispent.

La déferlante ne tarde pas à arriver : va et vient incessant entre la piscine et la pelouse, emplir et vider les chaudières, piloter les bateaux et capturer les poissons. 

Puis le raz de marée se calme ; les joyeux baigneurs viennent d’échouer sur l’herbe et frissonnent. J’enroule ces petits naufragés dans leurs serviettes. Ils tanguent dans mes bras et s’abandonnent au roulis d’un rêve.


Juillet 1952

J’ai retrouvé dans un petit carnet spiralé, une photo dentelée d’un joli rikrack. Au verso, l’écriture appliquée de ma mère : juillet 1952.

Touchant souvenir de ma première baignade sur la galerie du 45 A rue Saint-Laurent à Longueuil.

Thérèse avait pourtant fermé les persiennes pour éviter que les rayons du soleil réchauffent la pièce. Debout dans sa bassinette, le bébé chigne, de petites gouttes de sueur brillent sur ses tempes. L’air humide écrase l’enfant.

Une grande cuve de lavage en zinc est déposée sur la galerie. Allers-retours de la mère avec son chaudron d’eau entre la cuisine et la galerie. Des trombes d’eau émerge un étang cerclé d’un anneau métallique. Les petites mains de l’enfant enserrent un cheval gonflé. 

Tendrement, la mère saisit les mains du bébé et les promène sur la surface de l’eau. Surprise par la fraîcheur de l’eau, l’enfant ouvre ses mains : le petit cheval plonge dans l’eau et soudain, un bel hippocampe ballotte et tournoie dans l’eau. La mère accourt avec deux gros coquillages blancs ramenés d’Old Orchard il y a quelques années. Débarrassés de leurs mégots de cigarettes, elle les plonge au fond de la mer.


Un océan sur une galerie.

Une marée de souvenirs.

La fée s’est éteinte.

Mais son amour déferle encore sur moi.


Baignade 1 : Du bon usage de la solitude

par Jean-Pascal Bilodeau

C’est dans la grande ville et en même temps ça ne l’est pas. C’est un lieu à la limite, un peu inclassable. Un lieu où les choses peuvent encore flotter ; un lieu où elles peuvent encore survenir. 

L’eau y est différente, vois-tu. C’est comme si elle absorbait les alentours, comme si elle changeait avec les saisons et qu’elle révélait des choses différentes au passage. L’hiver, elle est quasiment noire, on dirait un puits sans fond ; l’été, elle est verte, comme gorgée de chlorophylle. Fais-moi confiance : il suffit de t’y laisser glisser pour sentir quelque chose déserter ton corps, ou pour sentir ton corps retrouver quelque chose qu’il ne savait même pas avoir perdu. 

Il faut quand même que je te mette en garde. Ne va pas trop loin, ne reste pas trop près ; il faut te baigner à la frontière entre la berge et le large, comme si tu tenais en équilibre sur un fil, parce que le long de la berge l’eau est stagnante et qu’au large le courant t’emporterait vers on ne sait où, et tu pourrais te perdre, et tu pourrais te noyer.  

C’est un lieu caché, oui, mais pas particulièrement secret. Seulement, les gens n’en font pas usage parce qu’il n’est pas aménagé, ou pas aménagé à cet effet, ce qui, ici, revient au même. Des lieux comme ça, il n’y en a presque plus. Si tu le trouves, tu seras comme dans une cachette : pas loin, juste en retrait. Il y aura de grands arbres et un talus entre toi et la bande de terre. Des saules, des frênes, des érables de Pennsylvanie. Des sorbiers aussi je pense, mais je n’en suis pas certain, il faudra que tu voies par toi-même. 

Tu pourras y aller seul.e ; tu pourras aussi y emmener quelques ami.e.s. Mais je t’en prie, n’en fais pas un lieu populaire. Ne laisse pas de trace sinon celle que ton corps imprimera dans l’eau et que l’eau imprimera sur ton corps, sans quoi l’espace pourrait se refermer, il pourrait disparaître et ce serait triste, parce que des lieux comme ça, il n’y en a presque plus.  

Oui, c’est un lieu étrange, on dirait magique, et pour y accéder tu devras traverser de grandes et absurdes structures de métal, un pays de marmottes et de ratons laveurs, les grands anneaux d’une course imaginaire et enfin prendre un petit chemin tracé entre les eaux comme un pli dans un drap. Sache aussi que ce n’est pas le seul chemin pour s’y rendre, seulement celui que j’ai connu et emprunté : il y en a surement nombre d’autres qu’il t’appartient à toi seul.e de connaître.  

Oui, c’est un lieu magique, et si tu reviens par les ponts de l’Ouest, les petits ponts au ras des flots, il se peut que tu roules entre les mouettes, parmi des centaines d’oiseaux blancs et qu’ils s’envolent à ton passage. Il se peut que l’air goûte le sel et que les nuages s’empilent comme des châteaux forts dans le soleil couchant. Il se peut que d’un coup des couleurs apparaissent et que de l’eau en apparence immobile se mettent à sauter les poissons de la fortune. Il se peut que te visitent de grands hérons et qu’ils passent devant toi en rasant le calme de leurs grandes ailes. Il se peut même que tu voies d’autres silhouettes briller dans l’eau, et qu’elles te reconnaissent, et que tu les reconnaisses, et que tu les aimes sans trop savoir pourquoi. C’est un lieu comme il n’en existe presque plus, oui. Un lieu auquel on ne peut accéder qu’à pied ou à vélo, à la limite en skis ou en raquettes. Ce n’est pas loin, non : juste à côté. Si tu le trouves, assieds-toi sur le petit radeau échoué au bord de l’eau et pense à moi. Tu sentiras la rugosité des vieilles planches sur ta peau et les piqures des moustiques sur tes jambes et sur tes bras. Tu te diras que je me suis tenu là moi aussi et qu’en un sens je m’y tiens encore ; tu te diras que j’ai vu ce que tu vois et qu’en un sens je le vois encore ; que je me suis baigné ici et qu’en un sens je m’y baigne encore. Et le temps que sèche l’eau sur ta peau, je serai là, avec toi, pas très loin, non : juste à côté.


Illustration de Christian Paré, 2021

En étoile dans le golfe de Suez

par Rachel Bouvet

D’habitude, l’eau me saisit. Des frissons me secouent durant les premières brasses. La force de nager me vient du large, de cet horizon sans bornes qui m’attire et vers lequel je nage, encore et encore. Quand la fatigue arrive, je vire de bord, face au ciel, les muscles enfin détendus, le corps acclimaté à la température. Je laisse les vagues m’emmener où elles veulent. Jusqu’au moment où une lame plus forte que les autres me rappelle au monde. L’eau salée entre dans ma gorge et m’oblige à remuer. Je bascule d’un seul coup et recommence à nager. 

Mais dans le golfe de Suez, mon rituel n’a pas sa place. L’eau est chaude, plus chaude que l’air au premier contact. Une dizaine de brasses à peine et je me lasse. Ma fille aussi. Nager exige trop d’énergie. Les gestes ralentissent alors on se retourne sur le dos, les bras et les jambes en étoile de mer. La langueur envahit tout, la mer elle-même semble s’abandonner au soleil. Une vague nous lèche le visage, nous met un peu de sel dans la bouche. Assez pour se réveiller en sursaut, et reprendre la position debout. 

Nous nous mettons à bavarder, à sautiller sur place, à faire des pirouettes, à chanter des comptines. Les gestes de l’enfance ressurgissent, nous arpentons ensemble les fonds marins, ses pieds posés sur mes genoux pliés, une espèce de crabe inconnue des alentours, crapahutant entre deux rires. 

Puis la voix nasillarde du vendeur nous parvient depuis le rivage : « gandofli gandofli! » Après son passage, le goût des palourdes persistera sur le bout des langues et le sable autour des parasols se couvrira de coquilles finement ciselées. Nous attendrons la fin de la journée pour les ramasser. Bientôt on entendra l’autre refrain de la plage, « fresca! fresca! », celui qui attire les enfants à la dent sucrée et aux mains collantes, pleines de miettes de gaufrettes. Bientôt on quittera la mer, l’air rafraîchira la peau à son tour, puis on retournera se baigner, car la chaleur deviendra vite insupportable. Entre l’eau et l’air il n’y a plus de séparation nette, mais une complémentarité, un échange, un va-et-vient constant et continu, comme si les éléments s’appelaient l’un l’autre, au point où l’on finit par oublier sur quelle vague danser.

Aïn Soukhna, juillet 2021.

Apprendre à un tit gars à nager

par Laurence Sabourin-Baribeau

Lors d’une baignade rituelle avec mon neveu Tristan, lorsqu’il avait 5 ans, à la Pointe-à-Rossi — une presqu’île de sable aux allures de batture que nous pouvons rejoindre facilement à la nage en traversant le chenail devant chez nous — tandis que nous atteignons le « pas creux », une zone où ses pieds touchent au fond et où il peut retirer son VFI, aussitôt arrivés, il me balance un beau « OK, Lolo, là, on joue ! » 

— D’accord, bin, moi je dis qu’on joue à s’améliorer à nager ! Je dis qu’avec un peu de pratique on peut devenir les meilleurs poissons du monde entier ! Qu’est-ce que tu en dis ? je lui demande, sachant très bien que c’est jamais moi qui décide du jeu.

— Heu, non, pas ça… 

— OK, à quoi veux-tu jouer d’abord ?

— On joue au monstre du lac Simon, et c’est toi qui es le monstre !

— D’accord ! Roaaar ! je gronde. 

J’accepte de bon cœur puisqu’un peu de bonne et vivifiante bataille aquatique, ça fait toujours partie de la game d’une baignade, rituel oblige !

À la minute où je plonge pour commencer ma course-poursuite en l’éclaboussant du moins — qui a l’air du plusse — que je peux, il m’arrête : « Wo, heille, attends, on joue pas tout de suite ! » « Non ? Comment ça ? » je rétorque. « Non ! » avertit-il, sérieux. « Premièrement, faut que je te dise qui shui, voyons ! » « OK, bin, t’es qui toi ? ».

— Faut que tu saches que moi, shui immortel pis j’peux voler ! Dans mon dos, j’ai des ailes et j’ai des propulseurs en dessous des pieds ! Pis aussi, cachés sous mes ailes, il y a des fusils et des mitraillettes. En plus, j’ai des grenades dans mes poches ! Pis, au bout de mes doigts, j’ai des griffes longues comme des couteaux !

— Heu, comment tu vas faire pour te jouer dans le nez avec ça ?

— Bin, j’peux les enlever, là, y’a pas d’problème ! Si je veux, elles se renfoncent toutes comme dans ma peau !

— Elles sont rétractiles ?

— Hmm… c’est ça ! Pis mes couteaux sont aussi des projectiles ! 

— Bon, bin, toi, hein, tu…

— Attends, j’ai pas fini ! Je t’ai pas dit encore que mes yeux sont des rayons laser pis que, si je veux, shui capable de t’hypnotiser ! Pis, aussi, si j’dis « freeze » t’es obligée de t’arrêter…

— OK, OK, j’ai compris… T’es juste comme trop fort !

— C’est ça ! 

— Heu, bin, OK. Mais, j’ai quoi, moi, alors ? Il me semble qu’il ne reste pas grand-chose en matière de superpouvoirs…

— Bin, toi, t’es le monstre du lac Simon !

— Oh, oui, c’est vrai, j’avais oublié ! Bon… Alors, moi, mon superpouvoir, c’est la nage, oui ? J’ai des archigrosses palmes de la mort aux pieds, faque j’me déplace à la vitesse de l’éclair… Pis j’ai un corps de serpent ! Shui vraiment slick, comme tu dis, quand je nage, ça fait aucun bruit. J’ai aussi des branchies. Je peux respirer sous l’eau. Pis j’ai des lunettes magiques que tes mains ne peuvent EN AUCUN CAS saisir, toucher, approcher — je me baigne souvent avec mes lunettes et je les protège comme je peux ! — Avec ces lunettes, je peux tout voir dans l’eau. En plus, j’ai des écailles puissantes, impénétrables, donc, tes couteaux et tes projectiles, ils ne servent à rien, et…

— Non !

— Non quoi ?

— T’as pas d’écailles, c’est moi qui ai des écailles ! Pis t’as pas d’palme non plus ! C’est moi qui…

— Heu, non, mon cher, tu ne peux pas avoir de palmes ! Après tes pieds, tu as des propulseurs !

— Bin, non, là ! Bin oui, j’veux dire, mais, moi, mes pieds sont des palmes pis les propulseurs sont attachés en arrière !

— Hmm… tu veux dire un peu plus haut, genre sur les mollets ?

— Oui, les propulseurs sont sur mes mollets !

— Je vois !

— Ça y est, maintenant, on joue !

— OK, mais là, moi, franchement, shé pu trop quoi faire ! Me semble que c’est perdu d’avance ! Amanché comme t’es, moi shui un monstre du lac Simon qui se sauve loin longtemps… J’ai l’impression que pour engager une bataille, il faudrait qu’on soit à armes égales, non ? Aucune créature rationnelle ne s’attaquerait à un diable comme toi ! Je me sens épuisée, et ce, avant même de commencer.

— Bin non, t’es pas épuisée ! Allez, on joue ! 

— Non, tu me fais trop peur !

— Bin là, dis-toi que tu l’sais pas… Fait à semblant que tu l’sais pas ! 

— Comment ? « Fait à semblant » ? 

— Bin, c’est parce que, Lolo, là, j’ai l’air juste d’un enfant, OK ? Pis, si tu penses que je suis juste un enfant, tu vas vouloir m’attaquer !

— …

— OK, faque t’es le monstre pis tu veux m’attraper. GO, LÀ, ON JOUE !

Oui, chéri, tu as raison. C’est ça jouer : faire semblant. J’étais trop sérieuse, un moment. Le pouvoir d’évocation des mots m’aura séduit et trompé : l’enfant que tu es s’est mélangé à ce que tu voudrais être, et ça m’aura terrifié. 

Je me remets à te splasher, à te sploucher du plusse — du moins — que je peux, afin de t’agacer un p’tit peu. Puis, je fais mine de me sauver à la nage, et je reviens en rugissant « Roaar ». Ça te fait rire, mais…

— Hé, va pas trop loin !

— Regarde comme je vais vite ! que je m’écrie, en me prenant au jeu. Tu sais comment ça nage, un bon monstre du lac Simon? En battant des pieds sous l’eau. C’est comme ça qu’on avance : en se propulsant dans l’eau, parce que, tu sais, si tu bats des pieds sur l’eau, ça fait des splash, oui, ça fait revoler de l’eau à qui mieux mieux, oui, et ça a l’air méchant, bien sûr, mais nous, les meilleurs poissons du monde entier, on veut pas avancer dans l’air ! 

Oh la la. Matante ne te perd pas de vue, Tristan, ni ce qui compte, ni ce qui se passe en ce moment. Jeu ou pas : tu apprends à nager. Sans ta veste, tu es bien vulnérable. C’est ton premier été dans l’eau, vraiment dans l’eau, et tu mimes ce que tu penses que c’est, nager. Tu bats des jambes très fort, tu en envoies pas mal, mais après 15 secondes, tu es épuisé.

— Tu veux qu’on remette ta veste pour continuer de jouer ? Tu serais mieux…

— Oui.

— Bon, viens me voir et rappelle-toi qu’éclabousser n’est pas nager, chéri…

— Mais non, on joue, là ! Toi, viens me voir et je vais te tirer dessus avec mes mitraillettes et tu vas mourir dans l’eau !

— OK, j’arrive, prépare-toi ! 

Tu es super-puissant, oui, et moi je suis un monstre, d’accord, mais je suis quand même capable de t’enseigner quelques trucs, du moins, ceux que je sais bien ! En espérant que ça rentre un peu dans ton ciboulot. C’est peut-être ça, mon vrai superpouvoir.

Souvenirs de Lac Simon, été 2019

Baignade au Maranhão (Brésil)

par Licia Soares de Souza

L’eau sereine des lagunes

oh toi, ferment du renouveau…

L’eau fraîche ravive, revigore le corps,

berce les rêves, euphorise par sa froide intensité,

 bien-être mouvant,

 autre image de l’abandon du monde 

 à sa matérialité concrète !


L’eau des lagunes ondoie, 

 tu y es tout à ton aise.

 Loin est l’océan 

dont les vagues te précipitent 

sur les rochers ou sur les sables brûlants.


L’océan se sert parfois de toi 

pour mesurer sa force avec les éléments

 transis de duretés.

La lagune, elle, te berce,

te fait tanguer.


 Cachée au creux des dunes galbées, 

elle t’offre une douce tunique pour le repos après le bain.

Le rêve dans la lagune est formé de la pensée d’une eau qui désaltère,

celle qui fait oublier les pesanteurs du monde.


La baigneuse y oublie la vie,

la baigneuse s’y réinvente

dans le plaisir de se métamorphoser.

Eau, lagune, dune,

images d’une nature  

 écrin des rêves bleus.

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